Au cours des longues pérégrinations du peuple juif, durant l’Histoire moderne, nombreux sont ceux, parmi la communauté exilique et, tout autant, au sein de l’état d’Israël, à concevoir la finalité du mouvement de retour, sa concrétisation étatique, comme la solution univoque au calvaire affligeant de leur condition minoritaire. Certes l’oppression et les exactions stimulèrent l’aspiration à la liberté mais pas n’importe laquelle, ils aspiraient à une indépendance et une souveraineté retrouvées.Seuls les simplets considèrent la terre d’Israël exclusivement comme un asile pour retraités et autres réfugiés. J’estime, pour ma part, ce genre de propos totalement inappropriés car ils font l’impasse sur l’essentiel de la conjugaison entre ce peuple et cette terre. Il reste très difficile de se sortir des carcans diasporiques: le partiel, l’inachevé et l’inadapté les empêchent de mieux entendre et saisir la gravité, l’amplitude de cet évènement qu’est la résurrection de l’Etat Hébreu et non ‘Juif’.

Cette mutation de la ‘condition juive sacrifiée’ vers un état d’être ‘maitre à nouveau’ influence énormément la régénération nationale, on se met à rêver, à fantasmer sur le Juif rédimé,  les révolutions sociales, politiques et culturelles deviennent ainsi envisageables. Une lente et certaine évolution vers un perfectible probant se fait jour, la pensée, la psychologie juive suivront cette courbe prometteuse et salvatrice.

Le Retour présume et promet, sans l’ombre d’un doute, beaucoup plus de garantie corporelle et matérielle, offrant de ce fait une opportunité aux soins et à la guérison de l’âme blessée et avilie d’Israël. Non des moindres, la question de la religion ne pouvait laisser indifférent le grand maitre Rabbi Abraham Itshaq haCohen Kook, il traite et analyse ce sujet épineux dans son célèbre ouvrage des « Lumières ».

La religion, sans sa charpente nationale, était devenue en quelque sorte l’avatar de l’émérite « idée divine », une altération désensibilisée et réduite au culte, à la pratique et au seul rituel.

Les philosophes et rabbins ‘religieux-sionistes’ appréhendent cet engouement enchanteur pour notre Terre comme un éveil venu de l’Ailleurs Divin, une force emplie de foi consacrée à émanciper les véritables desseins spirituels étouffés par l’état pathologique de l’exil. Rav Kook attend lui, avec une impatience non feinte, la survenue de cet original archétype, du Juif redevenant Hébreu, comme l’aurait si bien dit l’éminent Rav Leon Yehuda Askenazy (Manitou), conséquence d’un processus absolument inattendu: le projet d’un Sionisme politique généralement séculier et le plus souvent athée.

Si mon pays déchaîne les ardeurs et les ivresses spéculatives de tous, c’est certainement qu’il représente dans la mémoire collective de l’Humanité, un sens, un devoir, un devenir pour chaque Homme. Les Juifs de diaspora, quant à eux, restent déchirés entre la difficile liberté proposée par l’Histoire d’Israël et l’agréable contrainte, mais non moins effrayante, d’une existence chimérique parmi les nations. Selon moi, énormément de risques sont pris à travers la présence, ou l’absence, des concepts éternels de ‘Jérusalem et d’Eretz Israël’, en notre sein. Ils furent et demeurent, selon le cas, l’un des fondements d’une nostalgie d’antan, du rêve prophétique d’un devenir identifiable.

Comment vivre sans référence aucune à la Parole biblique ?

Comment pouvoir se passer du verbe des prophètes?

Moi, je vibre et respire à l’unisson de leurs visions, je veux être celui qui portera leurs voix au plus loin, au plus profond de notre Humanité.

Matin après matin, j’ai l’immense joie et le droit de contempler la ‘vallée de Mamré’ aux portes de Hevron, jour après jour, je jubile et jouis d’un plaisir incommensurable en pensant tout simplement : « Ils ont parcouru leur temps sur ces terres ».

Ils s’appelaient Avraham et Rivka, Isaïe et Amos, Hillel et Shamay.

Tous mirent leurs pieds sur les pas de cette terre pour y affirmer, au nom du Projet créateur, les droits et les devoirs des Hébreux.

Rien ne nous étonne plus concernant ce petit pays devenu un grand état. Si des sujets comme la sécurité et l’économie sont primordiaux, il n’en reste pas moins que les questions morales et religieuses alimentent le débat, le convoquent et provoquent même des remaniements politiques. L’homme du dehors, le touriste ou le nouvel immigrant ne comprend pas toujours les imbroglios de la vie israélienne, la perplexité y est de bon ton.

« …car le secret de notre survivance après les deux destructions, par les Babyloniens et les Romains, et la haine des Chrétiens qui nous entoura pendant 1600 ans, réside dans nos liens spirituels avec le Livre Saint. Lorsque la Commission Royale Britannique vint à Jérusalem à la fin de 1936 pour y étudier l’avenir du mandat, je lui dis : « Notre mandat à nous, c’est la Bible. Nous y avions puisé notre force pour résister à un monde ennemi, et persévérer dans la foi en notre retour dans notre pays et en la paix dans le monde… » (Lettre de David Ben Gourion au général De Gaulle: le 6 décembre 1967)

Dès les premières années d’existence de l’Etat, malgré un certain mépris et une forte réprobation pour tout culte et rituel religieux, la Bible fit partie de la littérature nationale d’Israël. Je n’ai pas la faiblesse de croire, mais j’en suis intimement persuadé, mon peuple, établi uniquement sur sa terre et nulle part ailleurs, s’identifie d’une manière ou d’une autre au texte biblique car, seul, lui le vit et le réalise au quotidien.

La grande majorité de ces hommes et femmes venus des quatre coins du monde confirment toutes les prophéties, celles concernant les valeurs humaines, les aspirations morales, l’espérance sociétale mais surtout, et enfin, un Projet Divin en pleine renaissance.

Non, je ne suis guère de ces mystiques en quête d’aventures transcendantales, je ne fais que regarder, écouter et respirer l’odeur de ma Nation retrouvée, l’aurore d’une nouvelle existence de plus en plus hébraïque.

Ma vie se pénètre de chaque instant passé auprès d’elle, de tous ces moments où elle m’étonne, me surprend, des temps de grandes passions mais aussi de disputes, des jours où nous nous souvenons et pleurons comme de ces jours où nous remercions, rions et espérons en demain. L’exil ne pouvait être et, encore moins, devenir le havre de paix promis par les prophètes, il était tout au plus le lieu de la condamnation, le siège de l’expiation.

Les sages avaient élaboré, à cet effet, tout un culte, tout un rituel, c’est-à-dire une religion, aux seules fins de nous éviter une totale déperdition, une fatale assimilation. Ils donnèrent ainsi aux Juifs les moyens de survivre jusqu’à ce jour où Dieu, dans Sa très grande Miséricorde, à travers l’Histoire, nous ferait de nouveau signe pour rentrer à la maison.

En Israël, à contrario de l’exil, la synagogue et la seule vie familiale ‘juive’ ne peuvent point concevoir une audacieuse conscience vitaliste et redonner au Judaïsme toute l’ardeur et la ferveur de l’Idéal hébraïque.

La trilogie fondamentale et constituante est une et unique: le Peuple, la Terre et la Torah d’Israël, aucune autre option possible, viable et créatrice n’est et ne sera possible pour les Hébreux modernes.

Peu s’en faut qu’il ne faille vouloir l’être et le devenir!

Ce retour à la terre consacre les tenants et les aboutissants de la finalité biblique, l’Homme, la Terre et Dieu reprennent leur place sur la scène publique et internationale. L’existence d’Israël recréé peu à peu le terroir des modalités ontologiques puisées aux sources des fondements bibliques et consubstantiels des aspirations de l’Hébraïsme en marche. L’Etat nouveau octroie au Juif consciencieux l’opportunité fascinante de retrouver la confiance, la fidélité et la vérité de l’Israélite bafoué vers celle passionnante de l’Israélien rédimé. Il exige, à mon avis, de manière subliminale, une prise de responsabilité de chaque-un quant à la destinée nationale d’Israël.

Faut-il probablement y entendre ici un prolongement croissant de la pensée de nos sages traitant et analysant l’engagement contractuel entre l’Homme et Dieu ?

L’épopée du Sionisme politique débuta, il y a plus d’un siècle, par une levée de boucliers d’une jeunesse qui, à son corps défendant, n’acceptait plus cette hybridation du Juif exilique. Il fallait se débarrasser des carcans embarrassants du culte et des rituels d’un monde religieux parvenu à croire que là se trouvait toute la finalité d’Israël.

Le retour à Tsion, le rassemblement des exilés, les fruits de la terre et même Jérusalem, tous restaient un vœu pieux, tout appartenait au monde poétique littéraire, lyrique, imaginaire. On ânonnait des mots, on psalmodiait des phrases, on priait des textes mais très rarement la mémoire d’hier pouvait se conjuguer au présent. Ils se berçaient de ces seuls rêves, mais jamais rien ne les bousculait, ni les senteurs des lendemains peu enchanteurs ni leur géographie nauséabonde.

Eux continuaient à rêver qu’il en était ainsi, seul Dieu viendrait en personne les arracher à une existence, somme toute suffisamment pieuse, dévote et pratiquante. Ils se baignaient tous, sans exception, dans les rivières pourpres de leur étrange histoire, rougies par le sang des victimes juives de tous les temps, celui du passé, de l’instant présent comme d’un futur pas si lointain.

Je n’oublie guère l’autre tendance, défaitiste, matérialiste et égoïste, celle d’une assimilation effrénée vers les sociétés exécutrices des basses besognes antisémites. Ils voulaient, ils désiraient, ils aspiraient à se fondre et disparaitre à tout jamais de l’infime mémoire d’un Judaïsme quel qu’il soit. La haine de soi était une donnée foncière et probante, grâce à elle, ils ne virent aucune ignominie, nulle vilenie à se renier, se dénigrer et se falsifier. Seul bémol à ce tableau et ironie dramatique de l’Histoire, des conséquences identiques, ici aussi, leur seront fatales, le même torrent des eaux des rivières pourpres les emportera pour toujours.

A suivre….

 

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