Yaacov n’eut guère la vie aisée. Il aimait Rachel, mais le rusé Laban, son beau-père, usa d’un stratagème peu recommandable, il ne fit pas changer la couche du jeune homme mais la fille sur la couche.Notre Patriarche se trouva bien abusé à l’aurore de ses épousailles, on l’avait trompé et on avait tronqué Léah en lieu et place de Rachel, son amour. Après maintes vicissitudes, il put enfin contracter ce mariage, tant espéré, avec sa belle et tendre femme, hélas, les deux sœurs entrèrent, d’une certaine façon, en conflit ou plutôt en rivalité.

Cette querelle ne se limitera point à la maison de Yaakov, elle se poursuivra tout du long de l’Histoire d’Israël en une opposition flagrante entre le fils de Rachel, Joseph et le fils de Léah, Yehuda. L’un des exemples mémorables demeure celui de Saül, descendant de Rachel et David, un descendant de Léah.

Quelles sont les raisons de tant d’infortunes et de tant d’adversités qui accompagnent cet homme, Yaakov, lors de son installation au quotidien de son existence? Des difficultés dont la portée impactera le long cours des chroniques de l’Histoire des lignées à-venir du peuple Hébreu.

Nous sommes tellement mus dans les travers d’une vie hybride et fragmentée, que  nous traitons, inlassablement, avec tous ceux qui se refusent à être des « moutons de panurge », de sujets fonciers. Entre autres :

Comment jouir de l’instant présent sans être la victime coupable de nos propres espérances?

Comment faire pour ne plus aller au travail mais bien aller travailler à notre singulier devenir?

A tout moment, nous voici remis en question par notre respiration-aspiration si particulière, il faut en continu vouloir corriger l’équilibre, si fragile, entre l’ici et le maintenant face aux leçons du passé et aux ambitions pour demain. Ce dilemme, plus que cornélien, est omniprésent  à tous les stades de notre réalité individuelle, familiale, sociale et nationale.

À l’origine, le Projet fantastique du Créateur pour sa Création était de pouvoir déguster l’arbre fruitier dans sa totalité, y compris son écorce, avec une saveur identique au goût du fruit lui-même. En d’autres termes, c’est bien dans chacun de mes pas, sur le chemin qui me mène vers  mon amour que je peux ressentir, dans chaque empreinte, un tant soit peu, cet amour à venir. Lorsque la Terre se conduit décemment, le présent s’illustre dans tout son panache et soutient le fil conducteur le plus juste pour la vie, vers un devenir plus éminent. Dans un univers aussi parfait, nos désirs et nos vœux actuels ne peuvent ni contrarier ni gêner nos aspirations futures, étant donné qu’ils sont ces pas sur le chemin.

Pourtant le monde de la matière s’est foncièrement fourvoyé, la terre a raté son entrée en produisant, certes, des arbres capables de donner leurs fruits mais n’ont pas du tout le gout du fruit.

Depuis lors, nous souffrons ce conflit récurent entre le présent et le futur, le temporel et l’éternel, la matière et l’esprit, en tant qu’individus mais aussi en tant que nation. Nous nous devons alors d’ignorer les émotions d’aujourd’hui comme les craintes de demain puisqu’elles ne nous mèneront vers notre destinée qu’à travers leur conjugaison commune.

Le mariage de Yaakov avec ces deux sœurs, et leur rivalité, est une métaphore de cette dualité dans notre vécu. Comme nombre de choses dans notre bas monde, la maison du Patriarche souffrait  d’une réelle carence familiale et manquait de limpidité domestique. Yaakov aurait dû pouvoir installer sa famille, s’installer lui-même sur de solides fondations, un présent instruit et consacré par son intégrité comme sa bonté. Il aurait pu se marier et bâtir sa maison sans devoir faire trop de calculs en vue d’un avenir incertain, son authenticité spontanée et les émois rationnels de son âme auguste auraient dû plus que suffire à son bonheur.

Yaakov s’est immédiatement amouraché de Rachel,  il a senti l’amour l’entreprendre sans signe avant-coureur, il l’aime non seulement pour sa beauté mais aussi, et peut être surtout, pour sa grandeur d’âme. Allégorie de l’amour simple, naturel et romantique perçu par, et dans, la volupté de l’instant présent, Yaakov devine  dans la beauté esthétique de Rachel une harmonie dont le potentiel exprime l’inconnu d’un avenir lointain mais sans doute probable.

Cependant, le Projet divin a un tout autre plan, la future destinée du peuple d’Israël n’appartient pas, uniquement, à Rachel, mais pareillement à Léah. Cette dernière serait la Matriarche principale des Hébreux sans même que l’on s’en aperçoive. Ce devenir est caché derrière ses larmes et sa mine inquiète, Yaakov lui-même n’y prête garde!

Ce caractère dissimulé de Léah s’inscrit dans les fondements mêmes du peuple Hébreu, héritiers de Madame notre Mère, nous allons pouvoir porter nos regards haut et loin face aux sombres horizons de l’Histoire.

Yaakov s’est trouvé inopinément marié à Léah.

En conséquence, le chemin du peuple Hébreu, à travers l’Histoire, ne pourra suivre une ligne des plus ordonnées. Très souvent notre devenir se reflète au cœur de notre présent pour que ce temps présent soit dominant et encensé.

La rivalité entre Rachel et Léah, le conflit entre le beau présent et le devenir prophétique, a trouvé sa pleine expression dans la monarchie d’Israël. Le règne temporaire de Saül, un Benjamin descendant de Rachel, a combattu face à face la dynastie éternelle de David, un Judéen descendant de Léah. Saül est décrit, dans le texte biblique, comme «le plus beau jeune homme d’Israël, dont la tête et les épaules étaient au-dessus du peuple» (I Sam. 16: 2), il s’avéra être un choix naturel et de qualité pour devenir roi d’Israël. Toutefois Dieu choisit de nommer David, un simple berger, musicien et poète à ses heures, dont les qualités de commandeur suprême ne furent guère reconnues par son propre père, comme le seul vrai roi de la Nation Hébraïque. Ainsi l’Eternel l’expliqua au prophète Samuel, perplexe: « Mais Dieu dit à Samuel: ‘Ne considère point sa mine ni sa haute taille, celui-là je le repousse. Ce que voit l’homme ne compte pas: l’homme ne voit que l’extérieur, Dieu regarde le cœur’. » (I Sam. 16: 7).]

Une confrontation similaire existera à l’ère de la Rédemption, le clivage entre Rachel et Léah se prolongera à travers deux souverains messianiques: un premier libérateur précurseur de la renaissance matérielle, le Messie fils de Joseph, un descendant de Rachel, et l’ultime libérateur de l’identité morale de l’Humanité, le Messie fils de David, un descendant de Leah.

Néanmoins, et il faut le dire, nous aspirons à consacrer la dimension immanente la plus élémentaire qui soit, là où le présent devient représentatif et instructif, là où sa lumière transforme  l’avenir et rend sa grâce acquise.

Raison pour laquelle Rachel fut de tout temps honorée et chérie dans le cœur d’Israël, reconnue comme la bien-aimée de Yaakov. Par ailleurs, certains et non des moindres, des enfants de Léah, des années plus tard à Bethlehem, concéderont cette éloge funèbre: «Que l’Eternel rende l’épouse qui va entrer dans ta maison semblable à Rachel et à Léah, qui ont édifié, à elles deux, la maison d’Israël! Toi-même, puisses-tu prospérer à Efrata et illustrer ton nom à Bethléem!» (Ruth 4:11).

 

 

Comments

comments

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here