Par Yaacov Ben Denoun pour Israël Magazine.

Certains prennent les mesures de la terre avec leurs chaînes d’arpenteurs, leurs décamètres, leurs pointeurs laser ; d’autres se mesurent à la terre et défient les éléments naturels dans une joute souvent inégale… Mais il y a tous ceux qui prennent la mesure de la terre en la parcourant à pied, éprouvant dans leur corps toutes ses aspérités, les reliefs, en s’imprégnant de toutes les sources d’émerveillement.

En Israël arpenter le sol, franchir les balises du chemin, braver les rudesses du parcours, relève d’une dimension culturelle imprégnée d’une spiritualité sans cesse immanente qui imprime des élans et crée les conditions d’un appel au départ aux résonances foisonnantes. Les Israéliens aiment se confronter à cette impérieuse nécessité qui les pousse à chausser leurs baskets ou leurs sandales, et à suivre tous les parcours de randonnée qui leur permettent de sillonner le pays… (De creuser leur propre sillon).

Ils marchent pour affronter leurs peurs, magnifier la vie et trouver des prolongements à leurs racines. Le contact avec l’histoire se fait par les pieds. Les marcheurs en quête de vérité, portent en eux les éléments génétiques de la mémoire qui trouvent leurs origines dans les textes de la tradition. En marchant, ils prêtent allégeance et acceptent les termes du contrat qui les relient à ces lieux chargés de vie, d’universalité, et porteurs de gloire.
Les marcheurs, malgré leurs équipements lourds, leurs chaussures montantes et leurs bâtons de bois, viennent percevoir leur héritage, l’usufruit de l’exil, la pleine jouissance des biens conférés par le droit. Ils réclament justice, des chemins balisés, des arbres pour escorte et le ciel pour porter témoignage. Ils escaladent des monticules, se penchent, caressent la terre, allongent le pas ou s’emparent de leur patrimoine.
Ils appartiennent à la terre comme la terre leur appartient, et ils veulent la connaître, la rencontrer, en amoureux.

au milieu des collines de BenyaminLeur marche est une démarche

Alors ils vont partout, s’échangent les adresses, entre randonneurs, entre confrères du pas harmonieux, entre marcheurs.
Sac sur le dos ils se partagent la route, un temps de bivouac, et des histoires de migrants, d’oiseaux migrateurs.
Ils sont équipés de la tête aux pieds. Comme disait Pierre Dac : « Pour la marche, le plus beau chapeau du monde ne vaut pas une bonne paire de chaussures ». Cet autre amuseur, Raymond Devos disait : « Mon pied droit est jaloux de mon pied gauche. Quand l’un avance, l’autre veut le dépasser. Et moi, comme un imbécile, je marche ! »

Cette passion de la marche en Israël se transmet de générations en générations. Des familles, des grands parents aux rejetons fébriles, parcourent les kilomètres avec application. Dès l’école, au gré des tyoulim[1], les enfants sont familiarisés avec cette culture du déplacement. Plus tard ils connaîtront les joies de se retrouver entre eux, au sein du Bné Akiva, de Harel ou d’autres groupes. Cheveux ébouriffés, bracelets de couleur aux poignets et aux chevilles, habillés de T-shirts bariolés emplis d’écritures, de dessins de caricatures, ils mettront en commun du temps et des rires.

Les trois années de service national scelleront cette alliance entre les Israéliens, de toutes conditions, pratiques religieuses, et la marche.

La marche se pratique seul, en couple, en bande, chacun à sa mesure, chacun selon ses capacités.

La moindre vacance, demi-fête, les vendredis, quand bon leur chante, les Israéliens sont toujours partants pour une excursion dans la nature.
Ils arpentent les routes de Galilée, du Néguev, du Golan ou de la plaine du Sharon. Ils grimpent à Massada, au mont Hermon, sur les hauteurs des plateaux, sur des routes sinueuses qui finissent dans les nuages.

10582816_780254662015989_6666651494068728382_oDes traits, des signaux peints, en blanc, en bleu, en rouge, comme des flèches brisées, posés sur des pierres à la croisée des chemins, indiquent la direction, rassurent le marcheur.

Les Israéliens viennent des quatre coins du pays découvrir la sècheresse d’un wadi dissimulé, d’une source tarie, l’abondance d’une rivière en ébullition, de vallons plantés d’oliviers, de vignes et d’agrumes. Certains ont le Tanakh[2] en poche, d’autres non.

Ils allongent le pas, écoutent le vent (qui parait-il, selon Robert[3], renferme la réponse), respirent les effluves d’eucalyptus, des parfums de fleurs, sucrés, musqués ou suaves. Ils observent, s’abreuvent de chaque image, de chaque envolée d’oiseau, du glissement des saisons, des brumes ou des ils marchent, apprennent, apprécient, et songent en arrivant à leur prochain brouillards. Ils n’ont peur ni du soleil, ni de la pluie, ni du froid, de la neige, départ.

Le must en matière de randonnée est de parcourir le “Shvil Israël”[4], d’aller à la découverte du pays d’Israël, de traverser de magnifiques paysages naturels. Du nord au sud ce sont 960 kilomètres de sentiers de randonnée, de montagnes, de plages, de déserts, de sites archéologiques, de vestiges, de décors bibliques, de lieux chargés d’histoire, de tables en bois, de cabanes, de clairières.

Le Shvil Israël a été inauguré en 1995 par le président Ezer Weizman, à l’initiative d’Abraham Tamir, après 10 années de conception.

Ce long parcours part de la maison de Menahem Ussishkin[5], dans le Kibboutz Dan, en Haute Galilée, dans la vallée de Houla, et s’achève sur les bords de la mer Rouge. Il traverse la réserve de Tel Dan, le Nahal Snir, des rapides de montagnes, le Kfar Youval, Tel Haï, Kfar Giladi, près de falaises escarpées, refuges de bergers. Le chemin descend ensuite vers Nebi-Yousha et ses vestiges…

Les panoramas se succèdent, les voix égrènent des noms qui prennent un relief consistant et font appel à la mémoire, tandis qu’au fond des rivières ont sédimenté des alluvions qui charrient d’antiques héritages.

En Judée Samarie, sur les terres de Benyamin, les paysages sont variés, l’expérience peu commune. D’autres ont foulé ce sol, il y a longtemps, mais leur empreinte est profonde. Abraham, Yaacov, des rois, des prophètes, ont séjourné dans ces terres, y ont guerroyé parfois, par fidélité à la parole divine.

Alors en ces lieux, le marcheur est en phase avec des ondes venues de la nuit des temps, à l’heure où l’annonce du retour paraissait si aléatoire.
Il est muni d’un alpenstock[6], d’un Rucksack[7], de chaussures montantes, et porte sur ses épaules le poids de pensées ferventes. Mais il n’alourdit pas le pas, il lui donne de l’ampleur.

Les excursions répondent à des règles précises permettant d’assurer la protection des sites, le respect des éléments naturels, de la faune, de la flore, ceci pour renforcer le tourisme dans la région, attirer les Israéliens et les touristes, juifs ou non, attirés par les richesses écologiques et ancestrales que recèle cette portion de terre d’Israël.

Dans son livre “Yesha is fun[8]” Karni Eldad, artiste, fille de l’ancien député Aryeh Eldad, qui habite à Tekoah, dans le Goush Etsion, s’émerveille de la diversité des paysages offerts sur les chemins de cette région. Le développement des activités liées à la nature, la culture, la gastronomie, l’histoire, l’archéologie, permet d’envisager la renaissance de tous ces espaces avec sérénité. Certes la sécurité et l’image déformée des implan­tations et de leurs habitants, peuvent décourager ceux seraient tentés de fouler les sentiers de randonnée, les chemins vicinaux, les Wadi.

Tous les acteurs intéressés aimeraient définir le tracé d’une “Route des vins” comparable à celles d’Alsace ou du bordelais français.

Tous les cépages profitent d’un ensoleillement important, de saisons marquées, d’un relief qui favorise la pousse des raisins. La production est florissante et les vins obtiennent souvent des récompenses internationales.

Les randonneurs s’apprécient, et ont des gestes de connivence. Ils s’échangent les destinations, partagent les cartes, les boussoles, un feu improvisé. Ils appartiennent à l’aristocratie, celle de la route, des chemins de traverse, des rivières poissonneuses. Ils renouvellent chaque jour la promesse faite à leurs pères, et se nourrissent de tous les “miracles” qui font refleurir la terre et lui donner les parfums de l’éternité, rien de moins.

[1] Les excursions en hébreu
[2] Compilation de La Torah, Des Prophètes et d’autres écrits.
[3] Bob Dylan
[4] Le sentier d’Israël
[5] Un des fondateurs du mouvement de jeunesse sioniste Hashomer Hatsaïr,
[6] Long bâton ferré au bout
[7] Sac à dos
[8] Yesha est l’expression qui désigne la Judée Samarie, Yéhouda véShomron en hébreu

 

 

http://israelmagazine.co.il/a-la-une/randonnees-sur-les-routes-dabraham/

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