L’entrepreneur Yossi Vardi, qui a soutenu le développement de 86 entreprises en 40 ans, décrypte les raisons économiques, sociales, culturelles et psychologiques derrière le succès de la « Israël Valley »

L’entrepreneur et capital-risqueur analyse pour La Tribune les raisons du succès insolent de la « nation startup ». Un « phénomène unique » lié à la fois à l’histoire, à la culture, à la géographie et à la psychologie de ce pays pas plus grand que la Bretagne. Il revient aussi sur le conflit israélo-palestinien et sur les inégalités sociales qui divisent le pays.

LA TRIBUNE – Israël est un petit pays de 8,2 millions d’habitants, d’une superficie comparable à celle de la Bretagne, mais il dispose de l’un des écosystèmes d’innovation les plus importants au monde derrière la Silicon Valley. Comment l’expliquez-vous ?

YOSSI VARDI – Ce qui se passe en Israël depuis 20 ans est un phénomène unique. Le dynamisme du pays et de sa jeunesse en particulier est palpable, tout le monde a envie de développer un projet. Il y a quelques temps, pour expliquer cela à un journaliste du Wall Street Journal, j’ai demandé à une serveuse prise au hasard dans un café ce qu’elle faisait en plus de son travail. Elle nous a répondu qu’elle préparait un diplôme de langues à Tel-Aviv pour monter une startup spécialisée dans la traduction. C’est très courant. Beaucoup de monde ici a la fibre entrepreneuriale.

Pourquoi ?

Grâce à une combinaison de facteurs uniques au monde. Premièrement, notre gouvernement finance l’innovation via de 21 projets gouvernementaux et des centres de recherche et développement, comme l’Institut Weizmann, qui font partie des meilleurs dans le monde. Nous avons aussi d’excellentes universités, particulièrement axées sur les domaines scientifiques, avec des synergies très fortes entre le monde académique et industriel. Tsahal, l’armée israélienne, obligatoire pour tous les garçons et les filles de 18 ans, est aussi un formidable atout car elle catalyse la recherche et le développement et façonne la mentalité des jeunes, qui y font des rencontres déterminantes.

Ces éléments, tous reliés les uns aux autres, sont primordiaux, mais je croix qu’ils ne suffisent pas pour expliquer le phénomène. Car la vraie raison est culturelle. Les Israéliens ont l’innovation dans le sang. Les jeunes grandissent avec des valeurs fortes, un héritage historique et culturel unique, et surtout, une mère juive ! Le secret du dynamisme israélien est que tout le monde a une mère juive (rires)

La fameuse mère juive est vraiment le pilier de l’esprit entrepreneurial israélien ?

Absolument. La caricature de la mère juive, qui ressent une fierté excessive pour les réussites de ses enfants et les pousse toujours à se dépasser, est une réalité. La volonté de réussir, le goût de l’ambition et le sens de l’exigence font partie intégrante de la culture israélienne. J’ai toujours tenté d’impressionner ma mère, de la rendre fière car elle était très exigeante envers moi.

Pas besoin d’être une mère ou même une femme pour être une mère juive. Moi-même, je suis une mère juive pour mon fils. A 18 ans, il est venu me voir pour me dire qu’il abandonnait le lycée. Avec trois amis, il voulait monter une startup pour créer un système de messagerie instantanée. Je l’ai soutenu. Cette startup, Mirabilis, a ensuite été rachetée par AOL [pour 400 millions de dollars, ndlr] et a révolutionné la manière de communiquer sur Internet…

Comment le pays a-t-il pris le virage des nouvelles technologies, qui font la renommée de la « Israël valley » depuis 20 ans ?

Contrairement à ce que certains pensent, Israël n’est pas devenu la « startup nation » du jour au lendemain. L’innovation est au cœur du pays depuis avant même sa création en 1947. Quand on y réfléchit, Israël lui-même est une startup ! Les habitants ont dû faire preuve d’inventivité, de sang-froid et de créativité pour assurer leur survie dans un contexte géopolitique tendu, avec des voisins hostiles et le poids de l’histoire. L’innovation a d’abord été dans l’agriculture et les industries de la défense, tout simplement pour assurer la survie des citoyens et de l’Etat. L’électronique et les nouvelles technologies sont arrivées après grâce à la présence du tissu universitaire, de l’armée et du capital humain que je mentionnais plus tôt.

Comment évolue la Israël Valley depuis les années 1990 et le virage de la high tech ?

Le mécanisme de l’innovation a beaucoup changé en vingt ans. Avant, l’innovation venait des Etats et des grandes entreprises. Maintenant, tout le monde peut lancer un produit innovant. Grâce à Internet, monter une startup nécessite seulement d’avoir une bonne idée, de réunir quelques personnes autour d’une table et de prendre un abonnement à Amazon Web Services pour son infrastructure réseau.

Depuis vingt ans, les barrières à l’entrée sont tombées les unes après les autres. Le secteur public et le secteur privé jouent efficacement leur rôle, il y a beaucoup de business angels et d’incubateurs. Il est de plus en plus facile de lever des fonds en Israël, beaucoup plus qu’ailleurs, car nous en sommes à la troisième génération de business angels.

Autre chose, le succès de la high tech repose beaucoup sur le transfert de technologies de l’armée au domaine civil. PillCam, qui permet d’éviter les coloscopies en avalant une pilule qui contient une caméra miniature, est un excellent exemple d’une technologie développée à l’origine pour l’armée et qui a trouvé une application dans le domaine civil.

« Dans le judaïsme, un foetus reste un foetus jusqu’à ce qu’il devienne un avocat. Et maintenant, jusqu’à ce qu’il fonde sa startup ! »

Comment décririez-vous l’esprit d’entrepreneuriat israélien ?

La communication, l’irrévérence et le goût du risque sont les trois piliers. Le sens de la communication et du réseau vient essentiellement de l’armée. Pendant trois ans pour les garçons, deux ans pour les filles, les jeunes se voient confier de grandes responsabilités, ils vivent et travaillent ensemble, discutent et créent des contacts qu’ils garderont toute leur vie. Il est fréquent qu’un jeune de 18 ou 20 ans soit amené à prendre des décisions lourdes de conséquences pendant cette période. Cela forge leur maturité et leur apprend comment communiquer. D’ailleurs, lorsqu’une startup échoue, la raison est souvent l’incompétence sociale, c’est-à-dire une mauvaise communication qui n’a pas permis d’extirper le potentiel du projet.

L’irrévérence ensuite fait partie de nos spécificités. Nous n’avons pas du tout le culte de l’autorité et de la hiérarchie, car ces postures sociales inhibent la créativité. Un employé peut dire au patron que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire les choses, et le patron va l’accepter si l’employé sait de quoi il parle. Ce mode de fonctionnement surprend beaucoup certains immigrés quand ils débarquent ici !

Autre élément essentiel, l’échec n’est pas rédhibitoire en Israël, bien au contraire. Au Japon ou dans certains pays européens comme l’Allemagne ou la France, l’échec est mal perçu. Ici, il est considéré comme formateur. On ne va pas non plus vous décerner une médaille pour avoir échoué, mais on va en déduire que vous en avez tiré quelque chose. Quelqu’un qui n’a jamais échoué est beaucoup plus suspect que quelqu’un qui s’y est repris à plusieurs fois. Si vous écoutez une conversation entre trois entrepreneurs au restaurant, ils ne se vanteront pas de leurs succès mais ils parleront plutôt de l’opportunité qu’ils ont ratée. On dit que dans le christianisme, un foetus devient un être vivant dès la conception, et que dans le judaïsme, il reste un foetus jusqu’à ce qu’il devienne un avocat. Désormais, c’est plutôt jusqu’à ce qu’il fonde sa startup !

Vous avez lancé ou soutenu 86 startups, ce qui fait de vous le « pape » de l’innovation israélienne. Comment les sélectionnez-vous et pourquoi ?

Je soutiens uniquement des entreprises dans les secteurs d’Internet et de la high tech. Si une équipe motivée tient un projet innovant qui apporte quelque chose de neuf au consommateur final, je finance. En moyenne, je me positionne en amont, lors de la création de la startup, avec des tickets de 100.000 dollars environ pour lui permettre de se lancer et de trouver d’autres investisseurs. J’ai aidé 86 entreprises. 25 ont ensuite été rachetées à l’international, ce qui fait de moi l’un des meilleurs business angels du pays. 27 ont fermé, ce qui fait de moi l’un des pires business angels du pays. Il faut prendre des risques !

De plus en plus de startups israéliennes sont rachetées par des entreprises internationales, qui prennent la technologie et la développent en leur nom. Cette fuite des talents fait débat en ce moment. Qu’en pensez-vous ?

Je comprends les inquiétudes, mais je ne les partage pas du tout. Je trouve que c’est une très bonne chose. Nous sommes très bons pour lancer des startups et développer des technologies innovantes, mais beaucoup moins pour passer à l’étape suivante de la scale-up, qui nécessite de lever des fonds et d’embaucher. Dès que le marketing et la finance entrent vraiment en compte, nous sommes moins bons, car ce n’est pas notre culture. De plus, les entreprises internationales qui rachètent nos startups implantent souvent leur R&D en Israël, car nous avons le capital humain. Intel emploie 12.000 personnes dans le pays, c’est le premier employeur privé. Nos technologies sont peut-être moins visibles car elles sont exploitées par une grande marque étrangère, mais cela n’empêche pas qu’il y a des technologies israéliennes dans chaque ordinateur, par exemple.

Quel est votre regard sur les autres écosystèmes d’innovation dans le monde ?

L’innovation est partout, des Etats-Unis à la Chine, qui a investi 200 millions de dollars chez nous en 3 ans, en passant par la Republique tchèque et l’Afrique. Le champ des possibles s’est élargi, notamment avec le téléphone portable qui est un ordinateur plus puissant que celui qui a amené Neil Armstrong sur la Lune. Les écosystèmes se développent à toute vitesse. Regardez Berlin, qui n’était rien il y a huit ans et qui développe un tissu formidable de startups. Ceci dit, je pense que la Silicon Valley va continuer a être le coeur de la high tech pendant les cinquante prochaines années. Comme Israel, l’écosystème d’innovation y est très solide.

Le succès de l’économie israélienne cache pourtant de profondes disparités, notamment vis-à-vis des minorités arabe et orthodoxe.

Le fossé social est énorme en Israël, beaucoup plus que dans les autres pays de l’OCDE. Les chiffres du chômage montrent que les minorités, notamment les arabes israéliens et les ultra-orthodoxes, sont moins intégrées à l’économie. Le secteur de la high-tech est l’un des symboles de cette société divisée. Ces minorités représentent 30% de la population active. Ils sont moins diplômés que la moyenne, la plupart s’arrêtent au premier degré. Leur contribution dans la high Tech est très faible, même si elle progresse ces dernières années. Il faudrait intensifier leur intégration. De manière générale, je pense que le pays se focalise trop sur les plus favorisés et ceux qui réussissent le mieux à l’école.

Le mouvement du BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) s’est intensifié récemment. Craignez -vous l’impact d’un boycott sur l’économie ?

Je ne suis pas inquiet du coût financier du BDS. Après tout, Israël s’est construit dans l’adversité et le père du développement de l’industrie de l’électronique est le boycott arabe de la fin des années 1960. Trouver des solutions face aux difficultés fait partie de notre ADN.

Par contre, la situation actuelle est une tragédie pour tout le monde. La chose à prendre en compte, ce n’est pas l’impact financier du boycott mais plutôt l’impact politique, social et moral du conflit israélo-palestinien. J’aimerais qu’on puisse arriver à une paix avec les Palestiniens, car vivre en paix est la chose la plus importante. L’éducation et à la réduction de la fracture sociale dans le pays sont aussi des défis majeurs. Il y a des choses plus importantes que la high tech.

Source http://www.latribune.fr/technos-medias/internet/le-secret-du-dynamisme-israelien-est-que-tout-le-monde-a-une-mere-juive-yossi-vardi-484458.html

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