‘Ce ne sont pas les vérités de Gainsbourg qui m’intéressent, mais ses mensonges. » C’est ce qu’on appelle une approche ambitieuse d’une biographie, quand d’autres s’en tiennent à l’illustration d’une vie. On n’en attendait pas moins du créatif Joann Sfar, dessinateur à succès du Chat du Rabbin, auteur de plus de cent cinquante bandes dessinées.

Gainsbourg, un de ses maîtres depuis l’enfance, Sfar le connaît par cœur. Il grandit à Nice avec l’intégrale de son œuvre, qu’il écoute en dessinant ses premiers croquis. Pourtant, Sfar a choisi « d’oublier » pour reconstruire « son » Gainsbourg. D’où le terme de conte, qui, au-delà de la chronologique des faits, permet la « recréation » d’événements de la vie du compositeur. Tout commence sous l’Occupation, là où celui qui s’appelle encore Lucien découvre sa judaïté avec le port de l’étoile jaune. Issu d’une famille juive russe, émigrée en France, il consacrera un album à son histoire de petit garçon juif victime du nazisme dans Rock around the Bunker (1975). Ce rapport à l’antisémitisme, Sfar en fait un des fils conducteurs de son film. Le réalisateur dit « être parti du fait que la prétendue laideur de Gainsbourg est un héritage des caricatures raciales des années 1940, puisqu’il n’a jamais eu de difficultés à séduire ».

Ainsi, une « créature » suit l’acteur qui joue Gainsbourg, d’abord sous forme de caricature inspirée de l’exposition antisémite Le Juif et la France, puis à travers son alter-ego, sa « Gueule » aux traits hypertrophiés. Le réalisateur a fait appel à l’acteur Doug Jones pour porter le masque de cette « Gueule », même si le procédé s’avère parfois répétitif. Autre épisode peu connu de la vie de Gainsbourg, son travail, dans les années 1950, d’éducateur dans une maison pour orphelins de la Shoah. Sfar a choisi de restituer cette expérience car ces enfants, que Gainsbourg initie à la peinture et à la musique, constituent son premier public. Avant d’entrer dans cet établissement, il se nomme Lucien, à la sortie, il s’appelle Serge, peut-être en hommage à Serge Pludermacher, directeur de l’orphelinat qui l’a aidé à trouver sa voie artistiquement.

L’histoire d’un peintre raté

Beaucoup de stars françaises se sont bousculées au portillon pour incarner Gainsbourg, même si l’on imaginait mal une célébrité prendre ses traits. Finalement, c’est un acteur encore peu connu du grand public qui a emporté la mise. Eric Elmosnino, quarante-cinq ans, est confondant de ressemblance physique, et de subtilité dans son interprétation, à un geste près, un sourcil relevé et un doigt pointé en l’air. Sur le plateau, le verbe « imiter » était banni du vocabulaire. Et c’est réussi. Même si l’on pourra toujours reprocher à un acteur d’en faire trop dans ce type de défi. Par ailleurs, Joann Sfar a demandé à ses comédiens de chanter eux-mêmes leurs chansons sur la bande originale, pour éviter de sortir une énième compilation. Car, évidemment, le film retrace l’immense carrière musicale de Gainsbourg où son génie trouve sa mesure.

Le jeune Lucien s’initie à la musique avec son père, qui lui apprend le piano classique. Durant les yé-yé, Gainsbourg connaît ses premiers succès à travers d’autres dont France Gall, avant d’écrire des dizaines de chansons sublimes, gravées dans la mémoire collective. Or, Gainsbourg le musicien n’aurait probablement pas existé sans le peintre raté, qui par dépit, détruit ses œuvres. Sfar dit de Gainsbourg « aimer l’idée qu’il ait voulu dessiner et qu’il n’y soit pas parvenu, qu’il ait été en recherche d’amour et de légitimité vis-à-vis de la France, comme je l’étais moi, avec ma famille mi-russe, mi-algérienne ». Pour le film, le réalisateur s’est autorisé à dessiner les œuvres qu’aurait créées Gainsbourg, certains dessins évoquent Klezmer, sa bande dessinée sur des musiciens d’Europe de l’Est. La peinture restera pour Gainsbourg l’abandon d’une passion, il ne laisse intactes que quelques toiles offertes à ses parents. On se souvient de sa phrase en 1986, dans l’émission Apostrophes, où il affirme face à Guy Béart, que la chanson est un genre mineur comparé à la peinture.

Les femmes de sa vie

Pourtant, c’est bien la chanson que Gainsbourg élève en « art majeur ». Il devient un auteur-compositeur sollicité qui écrit pour lui et de nombreux artistes, en particulier des femmes. Le film fait défiler une partie de ses interprètes et compagnes, Brigitte Bardot (sous les traits de Laetitia Casta), Jane Birkin (Lucy Gordon) et Bambou (Mylène Jampanoï). De cette vie intime, le public connaît Lulu, âgé aujourd’hui de vingt-quatre ans, et bien sûr Charlotte, « l’exquise esquisse ». Or, dans les années 1950, Gainsbourg a eu deux enfants, Natacha et Paul, de sa deuxième femme Béatrice. Sfar les montre dans une scène en compagnie de leur père, « car un homme de quarante ans avec ou sans enfants n’est pas le même » précise-t-il. Une manière intéressante d’éclairer une histoire dont on croît tout connaître. Nul ne sait si Gainsbourg aurait aimé son biopic, mais peut-être aurait-il dit selon son expression : « Pas dégueu » ! (source jpost.fr)

En salles en France : Gainsbourg (Vie héroïque) de Joann Sfar avec Eric Elmosnino, Laetitia Casta et Lucy Gordon.

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